La vie est une fiction

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Écrire la violence

Premier volet du module consacré aux combats en SFFF : pourquoi et à quelles conditions inclure des descriptions d’affrontements physiques dans son roman?

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Jeanne
mars 10, 2026
∙ abonné payant

Changement de plan : cette semaine, j’avais prévu d’énumérer les sous-genres et les récentes tendances du marché en SFFF. Finalement, le sujet des combats m’a davantage inspirée… Tellement, même, qu’au lieu du guide unique que je pensais lui consacrer, je vais devoir m’étendre sur trois articles! Voici le premier :

Ce dossier n’était pas prévu. Je pensais au départ me contenter de te fournir un guide pratique pour écrire de meilleures scènes de combat dans ton roman : meilleures au sens de la crédibilité (actions et réactions des personnages, techniques, chorégraphie), mais aussi de la narration, de l’écriture elle-même (comment rendre clair qui fait quoi, ne pas tomber dans la répétition, etc.).

Puis je me suis lancée dans une introduction… et cette introduction a vite pris la proportion d’un dossier complet. C’est ce que tu vas lire aujourd’hui, légèrement remanié pour mieux correspondre au format. Je te donne donc rendez-vous dans deux semaines pour parler de réalisme des combats, et dans trois pour parler spécifiquement de l’écriture de ces scènes d’action particulières!

Le fait est qu’un combat s’inscrit dans le domaine des violences interpersonnelles… ce qui le rend d’office délicat. La violence explicite est, étrangement, à la fois plus banalisée et plus controversée que les scènes de sexe en romance, par ex. D’ailleurs, c’est devenu la riposte réflexe à chaque fois qu’on accuse les auteur·ices de romance d’écrire « de la porno » : en quoi écrire l’amour serait-il plus condamnable qu’écrire la violence?

La violence est le repoussoir ultime. Même ce qui est controversé en romance… l’est à cause de la violence (cf la dark romance). Et oui, si l’on parle de combats, on va tangentiellement évoquer les VSS, car il n’y a pas de raison…

Bref, s’il m’arrive de me justifier d’écrire des scènes « hot » (voir par ex cet article que j’avais écrit en 2019 pour mon site d’autrice), il m’apparaît encore plus impératif de justifier, de contextualiser l’écriture de scènes de combat — c’est-à-dire de violence. Quelle éthique, quelle approche et quel ton adopter quand on veut écrire ce genre de scène?

Qu’est-ce qu’un combat?

Avant toute chose, définissons les termes : un combat désigne toute forme d’affrontement physique concret, matériel. C’est large. Ça inclut tout duel, bagarre, bataille militaire ou action de type « guerilla ».

Cela doit-il aussi inclure un affrontement par armes interposées, comme on le voit de plus en plus avec les drones, missiles et l’armement anti-missile? Si l’on admet les fusillades, probablement; mais on voit qu’on atteint la limite de ce qui peut être qualifié de « scène de combat » (disons, du moins, que les paramètres s’éloignent de plus en plus de ceux d’un corps à corps, par ex).

En revanche, puisqu’on est en SFFF, nul besoin que les adversaires soient humains : on peut imaginer un combat contre une machine, voire de deux machines l’une contre l’autre… Ce qui refait peut-être la jonction par l’autre bout avec les combats de drones.

Quoi qu’il en soit, réfléchir au type de combat que tu cherches à représenter est la base à partir de laquelle tu pourras le construire : quel est son contexte? Quel est son environnement physique, et quels sont ses participants? Quelles sont les règles d’engagement? Quel est son but? Qu’est-ce qui provoque la victoire d’un camp (ou adversaire) ou, à défaut, marque la fin de l’affrontement?

Le combat militaire

Les combats militaires représentent une partie à la fois importante et spécifique des combats qu’on trouve dans les romans d’imaginaire. Comme je n’en suis pas spécialiste et que c’est, du reste, un immense sujet, j’aimerais à la place te présenter un excellent podcast français que j’écoute depuis plus d’un an : Le Collimateur (lien Audiomeans), qui traite de questions militaires, de sécurité et de stratégie.

La plupart des épisodes s’articulent autour d’un échange avec un·e professionnel·le du milieu, généralement des chercheur·euses, universitaires, think tankers ou (ex-)militaires, et les thèmes sont très variés, allant des relations internationales à des considérations hyper-techniques sur l’équipement militaire, en passant par des problématiques de sociologie et de droit autour de l’armée et de la guerre. Je t’invite donc à fouiller ses archives à la recherche de ce qui serait pertinent pour ton projet. Tu ne peux pas mal tomber!

Pour te guider, je vais juste mentionner que les épisodes marqués « Le fil de l’épée » traitent d’un conflit ou d’une arme historiques (peut-être intéressant si tu écris de la fantasy qui s’inspire plutôt d’époques passées), tandis que ceux désignés par « Dans le bunker » sont consacrés à des discussions autour d’œuvres culturelles qui mettent en scène la guerre (souvent des films de guerre, mais un épisode a déjà été consacré aux combats et aux questions militaires dans Le Seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien).

Pourquoi inclure des combats dans ton récit?

Il n’y a, évidemment, aucune obligation à inclure un ou des combats dans un roman. Si tu écris de la cozy fantasy, notamment, ou encore des genres optimistes comme le solarpunk ou le hopepunk, peut-être souhaites-tu même intentionnellement exclure la violence de ton récit.

Cependant, j’ai l’impression que les scènes de combats sont à la SFFF ce que les scènes « hot » sont à la romance : une convention bien établie, que beaucoup de ses lecteur·ices viennent délibérément chercher entre ses pages. Mais est-ce par attrait pour les thèmes sombres, par goût du spectacle ou pour être titillé·e dans ses bas instincts? Et si c’était un peu des trois?

Prenons l’attirance pour les thèmes sombres et durs : pour peu que l’on traite de certains enjeux — guerre, colonisation, répression politique, complot interne à une institution, vengeance, criminalité ordinaire ou organisée —, il est difficile de faire l’économie des affrontements violents qui les accompagnent. À toi ensuite, selon le point de vue dans lequel tu écris, de décider comment tu veux les mettre en scène : directement sous les yeux des lecteur·ices, via un récit de seconde main (je pense instantanément à la scène 2 de Macbeth), ou encore à travers la découverte de leurs conséquences. En tout cas, pas sûr que l’impact émotionnel soit moindre en plaçant les combats sous ellipse…

Ensuite, il me semble que, jusqu’à un certain point, tout l’imaginaire est caractérisé par un goût du spectaculaire. On aime y trouver des choses insolites, qui émerveillent, impressionnent, surprennent; en un mot, qui sortent de l’ordinaire. Bien sûr, cela peut passer par un tas d’éléments qui n’ont rien à voir avec les combats… mais ceux-ci peuvent aussi en faire partie, dans la mesure où ils sont l’occasion de prouesses physiques, d’inventivité, voire de créativité, sans oublier une dose de suspense (contrairement à un spectacle chorégraphié d’avance).

Les arts martiaux en sont un parfait exemple, à mi-chemin entre le combat et la danse (j’utilise ici « arts martiaux » en excluant les sports de combat, qui suivent une autre logique — une distinction sur laquelle je reviendrai dans mon prochain article).

Cette approche du combat se retrouve dans le wuxia, mais aussi dans des personnages d’aventurier de type « swashbuckler », emblématiques des romans de cape et d’épée (à la base un genre historique, mais dont on peut facilement concevoir des dérivés fantastiques; pour ne citer qu’un roman à succès, peut-être Les Mensonges de Locke Lamora, de Scott Lynch?). On retrouve aussi ce type de traitement dans les films Pirates des Caraïbes. Puisqu’on est dans le combat spectacle, logique que le cinéma y ait excellé; je le mentionne ici en tant qu’influence certaine sur la littérature actuelle.

Le combat comme spectacle n’a pas forcément de fond sombre et peut au contraire se présenter comme « tout public ». En général, on accomplit un tel objectif en donnant aux personnages, protagoniste comme antagoniste, un code d’honneur partagé qui les retient de sombrer dans la cruauté et/ou de se battre jusqu’à la mort. En SFFF, l’élément imaginaire peut en outre servir à mitiger la gravité de certains actes : si les deux adversaires ont des superpouvoirs de régénération, s’infliger des blessures devient tout de suite moins sérieux… (J’y reviendrai.)

Enfin, si l’on pousse cette logique jusqu’au bout, on peut très bien imaginer l’inclusion de combats purement amicaux, sportifs, qui s’accorderaient alors très bien avec un ton général léger ou cozy (c’est ce que j’ai fait dans ma série Corps à corps; c’est du contemporain, mais une histoire similaire serait possible en SFFF).

Et, comme je l’ai mentionné au début, ces trois catégories ne sont pas mutuellement exclusives. Une série comme les Witchlands de Susan Dennard coche ainsi les deux premières cases : il est question de guerre, de survie de peuples entiers, mais on a aussi (et même exclusivement, dans le tome 1) droit à des combats singuliers ou en petit groupe, où les participants font étalage de leurs habiletés techniques. Quant à la saga Green Bone, de Fonda Lee, elle parvient à mêler les trois : une histoire de crime organisé international, des combats de rue, des duels et l’apprentissage d’un art martial dans une école spécialisée!

Représenter la violence est-il moral?

D’après moi, les craintes liées à la moralité des scènes de violence portent sur trois conséquences distinctes : la glorification du recours à la force et à la violence (admiration), la banalisation de la violence (insensibilité), et le fait de jouir de la violence comme d’un divertissement (plaisir pervers). De nouveau, ces trois phénomènes peuvent se combiner, mais ils ne sont pas pour autant identiques.

Mon but ici est de prendre ces préoccupations au sérieux, car je ne pense pas qu’elles soient complètement infondées ni indignes d’être examinées. Mais j’espère réussir à en décrire les limites, ainsi que prescrire certains remèdes, afin que tu puisses en garnir ta trousse d’écrivain·e.

La loi du plus fort

Est-ce que dépeindre des personnages guerriers, « héroïques », qui prévalent sur l’antagoniste en se battant, ne contribue pas en soi — quel que soit le discours qu’on développe par ailleurs — au culte de la force et de la violence?

À mon avis, oui et non. Jusqu’à un certain degré, c’est certain que cela place de tels faits d’armes, de telles capacités physiques (et mentales) sous un jour positif. Mais, au fond, cela ne dit pas grand-chose en soi et, si l’on y réfléchit deux secondes, c’est la position inverse qui devient plus difficile à tenir, à savoir que tout emploi de la force, dans toutes circonstances, serait forcément immoral ou blâmable : il ne faudrait donc jamais se défendre quand on est attaqué, ni porter secours à une victime face à son agresseur?

La réalité, tu t’en doutes, est plus complexe. Historiquement, la plupart des mouvements sociaux d’émancipation se sont ainsi montrés critiques vis-à-vis de la non violence, perçue comme une forme de complicité vis-à-vis de l’oppresseur ou du statu quo. Même la non violence de Gandhi était, plus qu’un principe absolu, essentiellement une stratégie politique, façonnée par un contexte particulier, aux fins de créer un récit, une image qui susciterait l’adhésion de la population.

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