Femmes et combats
Écrire des combats avec une véritable perspective féministe, qu’est-ce que ça implique? Comment éviter le purplewashing?
Bienvenue dans le deuxième volet consacré à l’écriture de combats! (le premier est ici, si tu l’as manqué) Aujourd’hui, on parle des façons d’inclure les femmes dans les scènes de combat en SFFF.
Pourquoi ce sujet? A-t-on seulement besoin de traiter les personnages féminins différemment des personnages masculins? Ne sont-ils pas interchangeables?
C’est en effet la tendance qui semble s’imposer à notre époque post-féministe : une sorte de « gender blindness » (concept calqué sur celui de la « racial colour blindness »), soit le fait de ne faire aucune différence entre femmes et hommes dans les scènes de combat, sous le prétexte fallacieux de l’antisexisme.
Or, à mon avis, il y a plusieurs raisons pour lesquelles cette approche est problématique : la misogynie internalisée, l’incohérence de l’univers, et le simple manque de réalisme. Les trois ne se retrouveront pas forcément dans toutes les œuvres, du moins, pas au même degré, mais les trois sont, en réalité, intimement liées.
J’ai déjà évoqué le problème de la misogynie internalisée dans mon article sur les clichés sexistes. Dans le cas des combats, les deux clichés qui sont mobilisés sont « not like other girls » et celui de l’héroïne badass. En gros, en glorifiant le fait pour une femme individuelle d’être « aussi forte qu’un homme » (de plus, souvent de manière irréaliste, c’est-à-dire sans rien sacrifier de ce qui la rend conventionnellement féminine — Brienne de Tarth brise au moins ce cliché-là!), on invisibilise tous les systèmes qui rendent et maintiennent les femmes collectivement moins fortes que les hommes, plus vulnérables à leur violence.
« Y’a qu’à » apprendre à se battre, et nous serons les égales des hommes? Si seulement…
Le second problème relève du worldbuilding. En général, l’auteur·ice sous-estime gravement à quel point la dimension du genre infiltre chaque recoin de nos sociétés, de nos cultures. Dans son univers, qui n’est pas sexiste, iel a décidé que les femmes seraient tout aussi susceptibles de se battre que les hommes; qu’elles seraient aussi nombreuses qu’eux dans l’armée, par ex, ou dans des postes comme ceux de garde du corps ou agent·e de sécurité.
La prémisse, en soi, est fort intéressante. Sauf que, dans la plupart des cas, au lieu d’être traitée avec sérieux et de structurer chaque détail de l’œuvre, elle se contente d’être une justification superficielle au fait de pouvoir « caster » des acteurs de genre féminin dans la moitié des rôles. (L’approche cinématographique de la diversité a fait beaucoup de tort à la diversité réelle en littérature, selon moi, mais nous en discuterons en détail un autre jour.)
De fait, si les femmes sont égales aux hommes, que leurs rôles sont indifférenciés, qu’est-ce qui explique que le genre et sa binarité continuent à tenir une telle importance dans l’identité des personnes (et dans la grammaire de la langue)? Comment se fait-il que la majorité des femmes continuent d’arborer des attributs typiquement féminins, plutôt que d’adopter un passing butch ou androgyne?
Ou encore, inversement, que la majorité des hommes continuent malgré tout de correspondre à un type de masculinité pourtant fondé sur l’exclusion, la domination et la violence (même implicites, édulcorées ou sublimées)? Toutes les institutions, tout le fonctionnement de notre société sont imprégnés de la hiérarchie de genre. La participation d’une majorité de femmes à une institution sexiste ne suffit pas en soi à la rendre « non sexiste ».1
Et cela nous amène au troisième problème, à savoir que la violence physique et le combat sont des concepts, des réalités très fortement genrés, à plusieurs niveaux — et que l’ignorer constitue un déni de réalité qui ne profite pas à celles que tu crois…
Le premier niveau est physique. Statistiquement, les femmes sont moins grandes et moins fortes que les hommes (la taille peut avoir une incidence sur l’allonge, et par conséquent sur la capacité à atteindre l’autre d’un pied ou d’une main sans pour autant s’exposer à la réciproque). Bien sûr, pas toutes, cf Brienne de Tarth, ou encore les athlètes féminines de haut niveau (dont la force est plus proche de celle de leurs homologues masculins que de celle de la moyenne des hommes). Mais la majorité, oui.
Occulter la réalité effective de ce « désavantage » ne nous rend en aucun cas plus féministes ou moins misogynes, bien au contraire : cela revient plutôt à nier le privilège structurel que possèdent la plupart des hommes, et donc à mettre toute la responsabilité de leur échec face aux hommes sur le dos des femmes. Et cette attitude est d’autant moins légitime que, si ce différentiel de force est bien un facteur, notamment en situation de corps à corps, il n’est pas pour autant inéluctable, ni l’alpha et l’oméga d’un combat…
Ça, c’est ce que les mascus aimeraient nous faire croire. Que seule la force compte, a de la valeur, et en particulier les types de force où les hommes sont « meilleurs » que les femmes. Or, un combat véritable implique beaucoup plus que de la force brute. Et les femmes sont aussi fortes, si ce n’est plus fortes que les hommes sur d’autres aspects. Et si, pour changer, c’étaient eux qu’on mettait en avant?
Et si on se détachait du stéréotype de ce qu’est un combat, qui nous a été imposé par les hommes, sur la base de leurs forces, et qu’on essayait d’imaginer à la place un combat où des forces plus communes chez les femmes seraient davantage exploitées, davantage valorisées? C’est tout un cadre de référence à réinventer…
À ce sujet, je te conseille également l’épisode du podcast Signal sur bruit, « On en parlera quand il faudra porter quelque chose de lourd », avec Ryan Noordally, sous-officier dans la Royal Artillery, qui explique comment l’armée a tenté d’exclure les femmes en inventant des critères arbitraires qui relèvent, au fond, plus des différences hommes-femmes que de ce qui est nécessaire pour faire un bon soldat.
Mais il y a un autre niveau où le genre impacte notre expérience du combat, et qui est encore plus déterminant à mon sens : celui-là est culturel, social, mental. Car s’en prendre physiquement à quelqu’un avec l’intention de le blesser, de lui faire du mal ou, à tout le moins, de nier sa volonté et de lui imposer la nôtre (comme dans le cas d’un sport de combat) requiert un degré d’assurance, voire d’agressivité qui est systématiquement expurgé dans l’éducation des filles, alors qu’il est encouragé chez les garçons (ceux-ci risquant au contraire d’être moqués, pris à parti s’ils n’en montrent pas assez).
Très tôt, les garçons sont socialisés à mieux tolérer les contacts physiques un peu rudes, les situations conflictuelles, à s’affirmer, à percevoir leur corps comme un moyen d’action, dont la valeur principale réside dans ce qu’il est capable d’effectuer. À l’inverse, les filles sont socialisées à se contenir, à se retenir, à chercher la conciliation, quand ce n’est pas carrément à se soumettre, à percevoir leur corps comme un objet, dont la valeur se situe dans sa capacité à plaire et à être approuvé par les autres.
Et toute la galaxie des normes et attitudes genrées est organisée autour de ces deux pôles opposés : les coiffures, les vêtements et souliers, les ongles, le maquillage, la façon de s’exprimer, de se tenir, de marcher, parfois de s’asseoir (!), d’entrer (ou non) en relation avec les autres.
Or, c’est tout cela, plus encore que la mythique différence de force physique, qui rend les femmes moins aptes au combat que les hommes. Toute leur vie, on les désarme, on les prépare à être sans défense, à subir plutôt qu’à agir, à se préserver plutôt qu’à prendre des risques, à éviter tout ce qui pourrait nuire à leur apparence — un véritable conditionnement psychologique qui commence bien avant qu’on en vienne aux coups littéraux.
Par ailleurs, si tu t’intéresses un peu au féminisme, tu as sûrement entendu parler de la sidération des victimes de viol… Ce qu’on dit moins, c’est que cette réaction n’est pas limitée aux agressions sexuelles (du reste, quand on se fait attaquer à l’improviste, il est impossible de démêler à priori si notre agresseur compte nous violer ou juste nous voler, nous frapper, nous humilier, etc.). C’est une réaction normale en situation de danger, de stress intense. Et la perspective de se faire blesser ou tuer dans une altercation ou une échauffourée n’en est-elle pas une?
Je l’avais déjà mentionné dans mon autre article sur les clichés misogynes, mais je vais le répéter : ne mettre en scène, encore et encore, que des femmes qui n’hésitent pas un instant à se défendre ou à agresser autrui physiquement — même quand elles ont peu ou pas d’expérience en combat réel —, porte en fait un message foncièrement antiféministe. Cela contribue à propager l’idée fausse et dommageable qu’il « suffit » de se (dé)battre pour ne pas être victimisée, que c’est facile, immédiat et/ou donné à toutes, en toutes circonstances.
Tout cela ne veut évidemment pas dire qu’on ne peut pas écrire d’héroïnes dotées d’un degré d’agression semblable à celui d’un homme moyen, voire d’un homme agressif. Seulement :
J’aimerais qu’on montre avec plus d’honnêteté que ce n’est pas une compétence naturelle ou aisée pour l’immense majorité des femmes, que cela doit être travaillé et acquis en soi, en plus des techniques physiques, et que cela peut, à juste titre, éveiller des scrupules ou questionnements moraux. (Au fond, on aimerait que plus d’hommes aient aussi ces scrupules…)
Ou alors, si cela fait partie de la personnalité du personnage féminin (ce qui est toujours possible, évidemment!), qu’on nous montre les conséquences négatives engendrées par cette non-conformité de genre (les hommes, et beaucoup d’autres femmes aussi ont tendance à punir celles qui sortent du rang) et, si ce trait confine à la toxicité, qu’on ne le traite pas non plus comme cute ou acceptable, parce que c’est une femme. Si c’est toxique chez un homme, cela doit aussi être considéré comme toxique chez une femme (même si, à l’échelle systémique, les conséquences sont moindres).
Si cet article t’a intéressé·e, je t’invite à me soutenir en passant à l’abonnement payant! (Même pour une durée d’un seul mois; je t’en serais très reconnaissante, et cela te donne accès à l’intégralité de mes archives. 🙏) La semaine prochaine, j’ai prévu un guide (réservé aux membres payants) sur d’autres éléments de réalisme que tu aurais intérêt à considérer dans tes scènes de combat.
Enfin, si le sujet spécifique du rapport entre combat et féminité t’a particulièrement accroché·e, sache que c’est également l’un des thèmes majeurs de mon second roman, Une nuit… et plus si affinités (le lien d’achat est sur mon profil Substack).
Puisque je viens d’en finir le premier tome, j’aimerais citer la trilogie d’anticipation de Marie-Josée Martin, Après Massāla, comme exemple d’univers où la notion de genre subsiste en parallèle de l’abolition de la hiérarchie de genre. Cela dit, tout le texte est écrit dans une grammaire inclusive, et il n’y est justement pas question de combats, d’armées, ni d’aucune de ces formes « viriles » de violence physique (en tout cas, je te laisse découvrir comment elles y sont traitées…). Sept Mues, d’Hadrien Roche, est un autre cas de roman à l’univers non sexiste convaincant, où la logique est respectée jusqu’au bout, et que je te recommande.


Merci pour cet article très intéressant et juste. De mon côté l'univers de mon roman en cours est sexiste donc je ne m'étais pas trop intéressée à la question des combats féminins, en revanche je vois bien que ma socialisation en tant que femme et mon absence d'intérêt général pour les combats porte préjudice à tout un pan de mon roman, qui mériterait d'être mieux travaillé (le rapport à l'armée et à l'histoire militaire de mon univers)
Vive Brienne de Tarth!
J'ai l'impression que c'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai autant apprécié les livres de Fonda Lee ou encore de M.L. Wang. Dans leurs histoires, les femmes combattent, mais leurs qualités aux combats n'effacent pas le sexisme présent dans les sociétés (et même si la présence de pouvoirs diminue un peu la différence, la représentation reste plausible par la présence de qualités différentes). Cela rend leurs livres plus réalistes.